Semez la foi
Jean-Pierre GOLAY
« La foi
vient de ce qu'on entend… » affirme l’apôtre des nations (Rm 10.17).
On commence toujours par croire ce qu’on entend. Dans le sein
maternel, l’enfant entend les premiers sons. Dans son berceau, il
entend des voix qui deviennent familières, il voit un monde qu’il
découvre avec la participation de tous ses sens.
Le réel commence par être ce que perçoivent nos cinq sens. Plus
tard, on découvre que l’ombre qui dans la nuit nous fait peur n’est
qu’un objet pendu à un crochet, que le craquement qui fait craindre
un voleur n’est provoqué par personne. Nous interprétons toujours
les informations transmises par nos sens. Par la suite, on apprend
que les chiens entendent des sons que nos oreilles n’entendent pas
et qu’ils perçoivent des odeurs insensibles à nos narines. La
télécommande que nous manipulons quotidiennement communique nos
ordres à distance par une lumière que nos yeux sont incapables de
voir. Nos sens sont très précieux, mais ils ont des plages de
sensibilité limitées. Les aînés sont bien conscients de ces limites.
« La foi vient de ce qu'on entend et ce qu'on entend par la parole
du Christ. » L’affirmation apostolique s’inscrit dans une conception
du monde. Celle reçue par Saul dans sa famille, dans la diaspora
juive de Cilicie. Puis structurée à Jérusalem, à l’école de
Gamaliel, sur la base de la torah, des neviim et des ketouvim, les
trois parties de la Bible juive que nous nommons l’Ancien Testament.
Nous sommes tous nés quelque part, dans un milieu porteur de sens.
Pour la plupart des lecteurs du Témoin, ce milieu est grosso modo
semblable, mais il est de nos lecteurs pour lesquels le milieu
d’origine est très différent. Ils ont vécu leurs premières années
dans une société animiste, ou athée. On commence toujours par croire
nos sens et ce qui est dit, là où nous vivons. On ne peut pas faire
autrement.
On a longtemps attribué l’épître aux Hébreux à l’apôtre Paul à cause
de similitudes évidentes. Dans nos Bibles, cette épître n’est plus
classée parmi les pauliniennes. Son auteur est inconnu, mais à le
lire c’est un homme qui connaît bien le judaïsme et un chrétien
instruit dans la foi apostolique ; c’est probablement un Juif de la
diaspora, peut-être celle d’Alexandrie, comme Apollos. Cf. Ac 18.24.
De tous les auteurs néotestamentaires, celui de l’épître aux Hébreux
a le plus réfléchi à la foi. « Par la foi, nous comprenons que les
mondes ont été formés par une parole de Dieu, de sorte que ce qu'on
voit ne provient pas de ce qui est manifeste » écrit-il au célèbre
chapitre 11 (v.3). Nous voyons le monde, mais ne voyons pas sa
cause, la parole divine qui l’a produit, on lit ce qui en est écrit
et on le croit ou pas.
La science a fait d’énormes progrès. Nos instruments, télescopes,
microscopes, etc. prolongent nos sens bien au-delà de leurs limites
naturelles. La théorie, connue sous le nom de ‘modèle standard’
fournit une explication générale de l’univers. Elle remonte le temps
jusqu’à quelques fractions de seconde avant le big bang. Avant
l’instant zéro, ce n’est plus la science, c’est la foi. Notre auteur
affirme clairement la primauté de la foi : « celui qui s'approche de
Dieu doit croire que celui-ci est, et qu'il récompense ceux qui le
recherchent. » (He 11.6). Au départ, la foi est confiance accordée
à : un objet, une personne, une parole ; par exemple : ‘Il fera beau
demain, la météo l’a dit’. On croit, ou ne croit pas, que Dieu
existe réellement et pas seulement dans la tête des gens.
« La foi, c'est la réalité de ce qu'on espère, l'attestation de
choses qu'on ne voit pas. » (He 11.1). Cette définition souligne le
fait que la foi croit réel ce qu’elle espère, elle considère comme
certain ce qui échappe totalement à nos sens. La science procède
différemment, elle formule des hypothèses et les vérifie
empiriquement. Si l’hypothèse est invalidée par l’expérience, elle
est abandonnée au profit d’une nouvelle hypothèse. On ne prouve pas
Dieu, on croit qu’il existe, c’est tout.
La foi d’Abraham est inscrite dans l’histoire, elle a donné
naissance à des cultures qui ont marqué l’humanité. Le judaïsme, le
christianisme et l’islam ne sont pas identiques, mais ces trois
systèmes de sens sont issus de la foi d’Abraham. Il y a d’autres
systèmes, dont les racines sont ailleurs, qui donnent un sens
différent à l’existence. Notre auteur, judéo-chrétien, poursuit sa
réflexion sur la foi en ces termes : « C'est selon la foi que tous
ceux-là sont morts, sans avoir obtenu les choses promises ;
cependant ils les ont vues et saluées de loin, en reconnaissant
publiquement qu'ils étaient étrangers et résidents temporaires sur
la terre. » (He 11.13). Notre foi s’inscrit dans la longue file de
pèlerins qui cheminent ici-bas en regardant au-delà du visible,
l’objet de leur foi, l’Incomparable, dont a parlé Ésaïe (40.18) et
dont l’amour est révélé en Jésus-Christ.
Ne vous lassez pas de semer la foi, elle donne sens à l’existence.